Le métier de développeur meurt depuis 40 ans. Et il ne s'est jamais aussi bien porté.

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Vous trouverez la version 🇬🇧 anglaise de cet article ici
TL;DR (IA)
  • Depuis 40 ans, le métier de développeur « meurt » en boucle : Merise, UML, le web ouvert, le monolithe… à chaque cycle, une compétence perd sa valeur. L’IA est le cycle le plus violent, mais c’est un cycle.
  • L’IA re-sépare deux métiers qu’on avait fusionnés dans les années 1960-70 : l’analyste (comprendre, concevoir, valider) et le programmeur (produire le code). Sauf que le programmeur n’est plus humain.
  • Ce qui meurt n’est pas l’ingénierie logicielle, mais une manière de la pratiquer : écrire beaucoup de code à la main, maîtriser un framework comme avantage différenciant.
  • Le cœur du métier (apprendre, comprendre, structurer, fiabiliser, rendre service) n’est pas délégable à un modèle. L’IA ne le dévalorise pas : elle l’amplifie.
  • Il y a une crise d’identité, et elle est légitime. Mais elle vient de ce qu’on a confondu produire du code avec faire de l’ingénierie.
Résumé généré par IA pour vous aider à survoler l’article.

Ça fait une bonne année que j’hésite à écrire ce billet. Pas parce que le sujet est difficile, mais parce qu’il s’écarte de mes habitudes ici. D’ordinaire, je partage des choses qu’on peut vérifier : des mesures, des protocoles, des retours d’expérience. Là, je vais simplement donner une opinion. Assumée comme telle.

Un collègue a partagé un article cette semaine sur la crise d’identité des ingénieurs logiciels face à l’IA. Ma première réaction a été : « je sais exactement qui ressent ça autour de moi ». Ma deuxième, plus honnête : « chez moi, c’est l’inverse exact ».

Ça fait deux ans que je sais que le métier, tel qu’on le pratiquait, est en train de mourir. Deux ans, c’est largement le temps d’accepter et de reconstruire. Alors la vague d’angoisse qui arrive aujourd’hui, je ne la vis pas comme ceux qui sont dedans. Je suis passé de l’autre côté.

Mais attention. C’est facile, quand on a digéré quelque chose, de regarder ceux qui le digèrent encore avec un peu de condescendance. Ce n’est pas mon intention. Ce qui se passe est réel, et la souffrance est légitime.

Le métier meurt en permanence depuis 40 ans

Un peu de perspective.

J’ai appris Merise vers 1996. J’avais une dizaine d’années. Pour ma mère à l’époque, il était impensable de coder sans faire du Merise, alors elle m’a passé tous ses bouquins sur le sujet. J’ai d’ailleurs toujours, dans le tiroir de mon bureau, sa règle à gabarits : une réglette pleine de formes découpées pour tracer les schémas à la main. Je ne m’en sers plus depuis vingt ans. Mais elle est là. Puis Merise a disparu, remplacé par UML. J’ai codé en Basic. Puis UML a disparu. Puis le Basic a disparu. Le web ouvert est arrivé et a tout changé, puis a commencé à mourir lui aussi, grignoté par les plateformes.

Je pourrais continuer longtemps. Les serveurs administrés à la main, balayés par le cloud. Le monolithe, enterré par les microservices, puis à moitié déterré quand on a vu leur prix.

Depuis 40 ans, notre métier meurt et renaît en boucle. À chaque cycle, une génération voit ce qu’elle maîtrisait perdre sa valeur. Et à chaque fois, elle a raison sur un point : cette compétence-là, oui, en perd. L’IA est le cycle le plus violent que j’aie vu. Mais c’est un cycle.

La boucle ne tourne pas. Elle revient en arrière.

Il y a un détail dans cette histoire que je trouve important.

Aux débuts de l’informatique d’entreprise, le travail était scindé en deux métiers. D’un côté l’analyste, qui comprenait le besoin et concevait la solution. De l’autre le programmeur, qui traduisait cette solution en code. Deux personnes, deux fonctions : penser, puis exécuter. Une organisation très taylorienne.

Puis, au fil des années 1960-70, les deux ont fusionné en un seul rôle : l’« analyste-programmeur », l’ancêtre direct du développeur qu’on connaît. La personne qui conçoit est celle qui code. C’est dans ce métier déjà fusionné que ma mère est entrée, et c’est lui que j’ai hérité.

Or regardez ce qui se passe aujourd’hui. L’IA re-sépare exactement ces deux métiers. D’un côté quelqu’un qui comprend le problème, décide, conçoit, valide : l’analyste. De l’autre une entité qui produit le code à partir de l’intention : le programmeur. Sauf que cette fois, le programmeur n’est plus un humain.

La boucle ne fait pas que tourner. Parfois, elle revient à un état qu’on croyait derrière nous. On avait fusionné conception et exécution ; on est en train de les re-séparer. Et c’est précisément ce qui désoriente : ce qu’on vit n’est pas une nouveauté absolue, c’est une vieille frontière qui réapparaît.

Aux tout débuts, la programmation était d’ailleurs largement un travail de femmes, avant de se masculiniser fortement entre les années 1960 et 1980. Les frontières du métier ne bougent pas que sur le plan technique. Elles bougent aussi sur qui a le droit de l’exercer. Ça mériterait un billet entier.

Ce qui meurt n’est pas ce qu’on croit

Dire « le métier de développeur meurt » est faux. Ce n’est pas l’ingénierie logicielle qui meurt, c’est une manière de la pratiquer : écrire beaucoup de code à la main, maîtriser un framework comme avantage différenciant, être valorisé pour sa vélocité de production brute.

Ça, oui, ça perd énormément de valeur. Et c’est là le vrai sujet de l’angoisse. Pas « je vais perdre mon emploi demain », mais : « la chose dont j’étais fier, celle qui me distinguait, une machine la fait maintenant mieux que moi ». Ce n’est pas du déni. C’est un deuil.

Quand on a bâti sa valeur et son plaisir sur le fait de coder mieux que les autres, et qu’une machine produit du code acceptable en masse, il y a quelque chose à enterrer. Ce n’est pas irrationnel. C’est humain.

Pourquoi le métier n’a jamais été aussi vivant

Je code depuis près de trente ans, et je ne l’ai jamais trouvé aussi utile qu’en 2026.

Parce que ce que l’IA détruit (la production de code à la main, le rôle du programmeur) n’a jamais été le cœur du métier. C’en était la partie visible, pas l’essentiel. L’essentiel a toujours été du côté de l’analyste : comprendre un problème avant d’écrire une ligne, formuler une intention juste, découper un système pour qu’il reste compréhensible, juger si une solution tiendra dans six mois, arbitrer entre vitesse, dette et valeur réelle.

Rien de tout ça n’est délégable à un modèle aujourd’hui. Et l’IA ne dévalorise pas ces compétences : elle les amplifie. Elle fragilise surtout ceux qui avaient confondu produire du code avec faire de l’ingénierie. On les confondait parce que, depuis la fusion des deux métiers, il fallait faire l’une pour faire l’autre. Ce n’est plus le cas.

J’ai toujours vu notre métier comme celui de gens qui rendent service parce qu’ils passent leur temps à apprendre. Et de ce point de vue, l’IA est le meilleur cadeau reçu depuis longtemps : elle me permet d’apprendre infiniment plus vite. Un sujet qui m’aurait pris trois semaines à défricher seul, je l’explore en une après-midi.

Et si la bulle éclatait ?

On me dit parfois : « et si tout ça s’effondre, et que tu as désappris à coder ? » C’est une crainte que je prends au sérieux. Ma réponse n’est pas de parier sur la pérennité de l’outil : ce serait retomber dans l’erreur que je dénonce. C’est de garder les fondamentaux vivants. Je refais des exercices d’algo, je travaille la data et le ML. Pas par nostalgie, mais parce que ce sont précisément les muscles de l’analyste, ceux qui me serviront que l’IA reste ou disparaisse.

Le métier ne meurt pas. Il revient à son centre.

Oui, il y a une crise d’identité, et elle est légitime. Mais elle vient surtout de ce qu’on a trop longtemps confondu notre métier avec l’acte d’écrire du code, avec le rôle du programmeur, alors qu’on était aussi, et surtout, des analystes.

Notre vrai métier, ça a toujours été d’apprendre, de comprendre, de structurer, de fiabiliser et de rendre service. Vu comme ça, l’IA ne tue pas le métier. Elle nous rend le rôle d’analyste, et confie le reste à la machine. Elle nous repousse vers notre centre.

La règle à gabarits est toujours dans mon tiroir. L’outil a disparu, le geste a disparu, mais ce qu’on faisait avec (réfléchir à un système avant de le construire) n’a jamais cessé d’être le travail. Le métier meurt depuis 40 ans. Et c’est précisément pour ça qu’il est toujours là.

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